Publié dans Coup de sang, Culture & Média, Société(s)

Comment Moulinsart tue Tintin ?

Bien des héros survivent à leur créateur. A l’heure où Lisbeth Salander rempile pour une nouvelle mission (et peut-être d’autres encore à venir), où Corto Maltese embarque vers de nouvelles aventures et où Astérix et Obélix résistent encore et toujours à César, il y en a pourtant un qui n’a plus quitté son fauteuil depuis 1983 – année de la mort de son créateur – et qui continue cependant à faire rêver petits et grands : Tintin.

Parmi les 220 millions d’albums des Aventures de Tintin vendus dans le monde, vingt-quatre d’entre eux vieillissent paisiblement dans une case de mon étagère de facture suédoise.
Leurs pages jaunissent et ils commencent parfois à sentir le vieux livre. Mais en rien cela ne viendrait entaché l’amour inconditionnel que je leur porte.
Je suis tombée sous le charme du jeune reporter à la hupette avant même que je ne sache lire. C’était au début des années 1990. Chaque diffusion des dessins animés Ellipse sur M6 (si mes souvenirs sont bons) était pour moi un évènement (il était rare que mes parents me laissent devant la télé le soir). J’allais alors chercher mon sac à dos, et voilà que je mimais Tintin dans ses aventures !
Un peu plus tard, stupeur ! Je découvris dans la chambre de mon frère des bandes dessinées narrant ces mêmes aventures ! C’est ainsi que je compris qu’elles étaient à l’origine du dessin animé. Sachant lire, je mis plusieurs années à réunir la collection complète des Aventures de Tintin, entre cadeaux d’anniversaire, présents de Noel et chinage sur les brocantes.
Tintin m’a accompagné pendant toute mon enfance, mon adolescence et ma vie d’adulte. C’est un héros qui a fortement influencé les valeurs qui sont les miennes aujourd’hui et en partie la vie que je mène. Et depuis quelques années, c’est non sans une certaine forme de mélancolie que je vois ce personnage et le monde qui est le sien mourir à petit feu, asphyxié, étranglé par les mains de la société Moulinsart.
Etat des lieux de cette agonie.

Tintin : un « simple » personnage de BD élevé au rang d’icône indétrônable

Né en 1929 sous la plumé d’Hergé, Tintin va réaliser ses premiers pas d’aventurier-reporter dans le journal belge destiné aux jeunes, Le Petit Vingtième. Très vite, le succès sera au rendez-vous à tel point qu’il s’imposera comme  un véritable phénomène.

Les albums se succèdent, un magazine, le Journal de Tintin voit le jour. Quelques années plus tard, dans les années 1960, les premières adaptations des albums en dessin-animé sont réalisées par les studios Belvision.

Numéro spécial de Libération à l'annonce de la mort d'Hergé le 5 mars 1983
Une de Libération en hommage à Hergé, décédé le 5 mars 1983

Trente ans plus tard, les studios de production Ellipse réalisent à leur tour des films d’animation, plus courts mais plus fidèles aux albums d’Hergé. Ce sont ces derniers qui berceront mon enfance et mon imaginaire. Enfin, en 2011, Spielberg porte sur grand écran Tintin dans une adaptation du Secret de la Licorne.

Le destin d’Hergé sera à jamais lié à celui de son héro qu’il n’abandonnera qu’à sa mort en 1983.

En dépit de la disparition de son créateur, Tintin continuera de bénéficier d’une renommée sans pareille, séduisant chaque nouvelle génération : tous les ans, les éditions Casterman écoulent plus d‘un million d’albums.

Car Tintin est bien plus qu’une idole fictive de la jeunesse de l’époque. En créant son personnage, Hergé a complètement révolutionné le monde de la bande dessinée. Par son style d’abord, mais aussi par la qualité de ses scénarios.

La recette du succès

Comment expliquer un succès pareil ? Pour répondre à cette question, il faudrait – je pense – mener une étude sur fond d’histoire de l’art, de sociologie et de littérature. N’étant ni historienne de l’art, ni sociologue, ni spécialiste de lettres modernes, je me garde bien de vous proposer ici une étude exhaustive. Néanmoins, laissez-moi vous présenter quelques-uns des ingrédients qui, à mon sens, ont fait et font encore le succès de Tintin.

  • Le dessin !

Traditionnellement, on attribue à Hergé l’invention de la ligne claire. Il s’agit de ce trait noir, net et fin, dessinant les contours des objets et des personnages. Avec cette ligne, Hergé va à l’essentiel. Il ne dessine pas les visages avec réalisme, et moulte détails. Il s’approche au contraire d’une forme de caricature, de simplification efficace, permettant aux lecteurs de reconnaître immédiatement les personnages en facilitant la lecture des dessins. Cette ligne claire va bouleverser l’histoire de la BD. Et elle va séduire, autant pour son esthétisme que pour son accessibilité les jeunes et les plus vieux. Mais on ne peut réduire le génie de l’oeuvre d’Hergé à sa forme.

  • L’aventure !

Tintin est un héros sans âge (et quelque part, sans sexe), auquel il est aisé de s’identifier. Il est indépendant, intelligent, profondément bon. Il nous fait voyager, par delà les frontières, par delà les océans et même par delà la planète !

C’est avec lui que j’ai découvert pour la première fois l’exotisme. A travers Les Cigares des Pharaons, Le Lotus Bleu, l’Oreille Cassée ou encore Tintin et les Picaros et Les 7 boules de cristal ! J’ai compris grâce à lui que le monde ne se limitait pas à mon espace proche : quelque part, il y avait des déserts où vivaient des Cheikhs et où l’on se battait pour du pétrole. Ailleurs, la jungle dense et dangereuse servait de refuges à des rebelles fomentant un coup d’Etat. A un autre point du globe, il y avait des iles volcaniques, où l’on avait bâti des bunkers dans lesquels se cachaient des organisations de malfrats. Les aventures de Tintin sont mon premier atlas. Mais aussi mes premières lectures traitant des problèmes de la société (Mafia à Chicago, cartels de la drogue, « peopolisation » de la presse, etc.), de géopolitique (course au pétrole, course aux étoiles, coups d’Etat, etc.), et enfin d’art et de culture. Par ses rouages, par ses intrigues et par ses personnages (seuls Tintin, Tchang et Zorino sont présentés comme des « jeunes garçons »),  les Aventures de Tintin projettent l’enfant dans un monde d’adultes où non seulement il y trouve sa place mais où il peut se sentir légitime et utile.

Certes, un jeune lecteur ne parviendra pas à appréhender l’ensemble de certaines intrigues complexes. C’est pourquoi les adultes ont autant de plaisir à redécouvrir l’univers de Tintin : ils saisissent mieux les références (la Guerre Froide par exemple), situent plus facilement l’action dans l’espace et dans le temps.

  • L’humour !

Les ressorts humoristiques dans l’oeuvre d’Hergé sont nombreux, variés et terriblement efficaces !  Tout Tintinophile qui se respecte ne peut pas – par exemple – ne pas connaitre la fameuse et hilarante bataille que le capitaine Haddock mènera contre… un sparadrap « pot de colle » dans l’Affaire Tournesol. Les quiproquos (souvent le fruit de la « légère « surdité de Tournesol) et le comique de situation sont également au rendez-vous, créant des instants cocasses et mémorables.

Du mélange de ces quelques ingrédients, de très grande qualité, est née une oeuvre emblématique du XXe siècle capable de séduire et de fidéliser un très large public, de tout milieu, de tout âge, de tout sexe (oui, les filles aussi lisent Tintin, j’en suis la preuve !) et de toute génération.

Un héros de la jeunesse projeté dans la magouille juridique et commerciale

La société Moulinsart gère d’une main de fer l’exploitation commerciale de l’ensemble de l’oeuvre d’Hergé. Elle est dirigée par Nick Rodwell, époux de la veuve d’Hergé, Fanny Rodwell (ancienne coloriste des Aventures de Tintin). Moulinsart émet les produits dérivés Tintin et gère les droits d’utilisation et de reproduction des vignettes (mais il va peut-être y avoir du changement bientôt ¹…).

Le contrôle absolue de l’oeuvre d’Hergé

Dans une sorte de paranoïa frénétique, Moulinsart a interdit purement et simplement l’utilisation (à usage non commercial !) des vignettes Tintin, y compris pour les fans clubs, quitte à porter ces horribles pourfendeurs de l’oeuvre d’Hergé en justice et à demander un dédommagement financier pour l’atroce préjudice causé. Les parodies ont également fait les frais de cet intégrisme. Les passionnés se sont alors retrouvés dépossédés du héro de leur jeunesse. Quelle ingratitude de la part de Moulinsart… sans ces Tintinophiles ou simples lecteurs de tout âge, l’entreprise ne serait pourtant rien. Mais comme si cela ne suffisait pas, Moulinsart pousse le vice encore plus loin…

Les produits dérivés des Aventures de Tintin sont édités et commercialisés au compte-goutte,  dans des boutiques triées sur le volet et à des prix exorbitants (compter plusieurs centaines d’euros pour une statuette en résine et plusieurs dizaines pour des produits communs, comme une petite peluche Milou). Certains de ces produits sont élevés au rang d’objets d’art et ne s’adressent plus qu’aux collectionneurs capables de mettre le prix.

Nick Rodwell veut-il vraiment protéger l’oeuvre d’Hergé ? Ne voudrait-il pas plutôt la sanctuariser dans une stratégie purement mercantiliste ? La question se pose ; car à mesure que le temps passe, Tintin sort de la sphère des héros populaires pour atteindre celle de l’idole quasi-déifiée à la fois omniprésente et trop lointaine ou diffuse pour disposer du capital sympathie et de l’attachement populaire dont il bénéficiait jadis. Car c’est bien là que la bat blesse. A ainsi vouloir faire de Tintin un héros « de luxe », d’autres (plus vivants et plus « libres ») menacent de prendre sa place et de faire de Tintin un héros ringard et vieillot fleurant bon la naphtaline.

Un héro universel sous cloche

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Fresque murale dans le cente ville de Bruxelles (Belgique). Crédit photo : GlynLowe.com

Si les passionnés de longue date sont dépossédés de leur héros, la jeunesse d’aujourd’hui n’a tout bonnement pas l’occasion de se l’approprier réellement. Les dessins animés Ellipses (qui ont bien failli ne jamais voir le jour lorsque Moulinsart a pris possession des droits sur l’oeuvre d’Hergé) sont diffusés sporadiquement et les produits dérivés rares et couteux. Les enfants d’aujourd’hui connaissent moins bien les Aventures de Tintin que les générations précédentes, et cela ira de mal en pis si Moulinsart coupe le héros de son lectorat et de son public-cible de base : la jeunesse !

 

Soyons clairs : Tintin fait dorénavant pâle figure devant des héros comme Harry Potter, Titeuf, et bien d’autres. Tous sont ultra-visibles (sur les cartables, les cahiers de coloriage, les jouets, etc.), très populaires, évolutifs et surtout… accessibles ! Par ailleurs, à ma connaissance, un fan de Titeuf n’aura pas à craindre d’être poursuivit (harcelé ?) en justice pour avoir illustré son site internet ou son blog d’une malheureuse vignette extraite d’un album de Zep. C’est la diversité de ces usages qui justement, rendent le héro bien vivant dans la mémoire collective ! Ainsi, en voulant faire des Aventures de Tintin « la Rolls Royce  de la bande dessinée »,  Rodwell se coupe non seulement l’herbe sous le pied, mais surtout trahit ce héros universel et littéralement valeureux qu’est Tintin. Il s’accapare un patrimoine qui appartient à tous.

Tintin est indiscutablement une icône qui s’inscrit dans l’histoire de la bande dessinée, et plus largement dans l’histoire populaire francophone. C’est un personnage dorénavant emblématique et « classique » que l’on pourrait penser immortel. Pourtant, Tintin prend la poussière. La société Moulinsart, en cherchant à contrôler en tout point l’image du héro, en dépossède les passionnés et empèche les nouvelles générations de s’en emparer et de s’y identifier. Tintin est un monument de notre patrimoine, mis sous cloche afin de lui conférer une sacralité qui l’éloigne de son lectorat populaire, qui l’asphyxie et qui à terme, le tuera. La dernière aventure de Tintin se joue donc encore aujourd’hui : parviendra-il à se libérer des entraves des Rodwell ?

https://www.flickr.com/photos/glynlowe/

¹ En juin 2015, la Cour de La Haye a fait valoir que Moulinsart ne disposait légalement d’aucun droit sur les textes et les vignettes des Albums de Tintin.


Image à la une : Des fans à l’avant-première du film Tintin et le Secret de la Licorne, de Steven Spielberg, au Grand Rex, à Paris, le 22 octobre 2011 – ÂTIBOUL/MAXPPP (source : telerama.fr)

Sources :

Ouvrages spécialisés

  • PEETERS Bénoit, Le Monde d’Hergé, Casterman, 2004
  • Le rire de Tintin, Les secrets du génie comique d’Hergé, Hors Série L’Express/Beaux Arts magazine
  • Tintin et les forces obscures, Hors Série Historia
  • Tintin à la découverte des grandes civilisations, Hors Série Le Figaro / Beaux Arts magazine

Sites internet

 

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