Publié dans Blois, Culture & Média, Littérature

J’ai lu « Retiens ma nuit » de Denis Tillinac et (contre toute attente) j’ai bien aimé

Quarante-et-un ans (très exactement) séparent Denis Tillinac et ma petite personne. J’appartiens à cette fameuse génération “Y”, lui à celle des soixante-huitards repentants.

Denis Tillinac fait partie de ces gens qui exècrent ouvertement notre époque et qui le font savoir (dans Valeurs Actuelles par exemple…). Un “vieux con” en somme. Alors lorsque je me suis mise au défi non seulement de lire son dernier roman, Retiens ma nuit (première sélection au Goncourt 2015), et en plus de le rencontrer lors d’un échange organisé par une librairie du coin, il en a fallu de peu pour que mes amies, mes collègues, ma famille et mon chat me renient sans plus de manière. Mais plus que mue par ma curiosité insatiable, je me lançais dans cette folle aventure (anthropologique) pour découvrir cette peuplade si proche et pourtant si éloignée qu’est… la bourgeoisie blésoise.


Blois. Tel est (en partie) le cadre du récit ; amphithéâtre sur la Loire selon le peintre britannique William Turner, ville au passé riche et illustre (demeure des rois de France jusqu’à la fin du XVIe siècle tout de même), doté d’un centre historique de-toute-beauté, et fief de Jack Lang, Maurice Leroix et Jacqueline Gourault. Pour y être née et y vivre aujourd’hui, je peux vous dire que Blois, c’est aussi des HLM, une banlieue parfois agitée, et une économie qui a connu des jours meilleurs.
Mais Tillinac a préféré la version pittoresque, si ce n’est romantique du lieu comme cadre partiel de son roman. Un Blois qu’il teinte d’un peu de gris, qu’il fait un peu triste, peut-être à l’image des remous de l’âme de ses protagonistes.

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Vue de la rive droite de Blois (centre historique) – Crédit photo : DR, rcf.fr

Conflits de générations

Retiens ma nuit est le récit d’un amour (adultère) entre deux sexagénaires, mariés de longue date, et jouissant d’une enviable position sociale. Lui, François, est médecin de campagne à Chaumont sur Loire. Elle, Hélène, est galeriste à Blois. Tout deux ont une vie sociale bien établie (et bien morne) dans le petit cercle de la bourgeoisie blaisoise. Leur rencontre va venir tout bouleverser : au crépuscule de leur vie, ils vont s’éprendre passionnément l’un de l’autre dans un tourbillon de sentiments nouveaux et inédits.

Soyons honnête : le sujet du livre, en soi, ne m’intéressait nullement. J’ai commencé ma lecture, les lunettes juchées sur le bout du nez, les sourcils froncés, et l’air sceptique. Au début, c’est François qui parle. Le personnage s’épanche sur sa vie et ses sentiments dans une sorte de journal intime qu’il cache de son épouse, Claire, dans un fratras de dossiers.
Pour moi, jeune lectrice qui n’a pas encore atteint la trentaine, je dois admettre qu’il m’a été assez difficile au début de m’identifier à ce personnage masculin, sexagénaire, médecin, bourgeois, et qui n’entend rien à l’art (et au monde) contemporain. Lorsqu’enfin, Hélène prit la position du narrateur, rien n’y changea. Finalement, plus qu’un soucis d’identification aux personnages, il s’agissait d’un problème de compréhension intergénérationnelle et sociétale. Je m’explique.

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Denis Tillinac, Retiens ma nuit, Plon, 2015, 168 pages, 17.90€

La bourgeoisie blaisoise, je ne l’aime pas. Je croise ses membres tous les jours, habitant le quartier où bon nombre de leurs enfants sont scolarisés (dans de prestigieux établissements privés catholiques). Nous ne partageons pas la même vision du monde ni les mêmes valeurs. Nous nous croisons, nous nous toisons, mais nous ne nous comprenons pas. Mon quartier consiste en une apposition de catégories sociales sans lien, sans contact, évoluant et s’appropriant un espace commun dans l’indifférence réciproque et mutuelle de l’”Autre”.

Car voilà pour moi ce que représente ce François et cette Hélène : l’”Autre” dans toute sa splendeur. Les quelques immigrés soudanais et érythréens qui vivent à coté de chez moi me sont moins étrangers qu’un bourgeois blésois enraciné depuis cinq générations. C’est dire…

Alors lorsque j’ai débuté ma lecture, le choc fut rude, l’impact violent. J’étais dans la tête de cet “Autre”, haut lieu de son intimité, de son lui profond. Cette proximité immédiate m’incommodait, me destabilisait. Je me sentais comme une étrangère dans la tête de cet “autre” que j’abhorre et que je ne comprends pas ; contact violent entre deux générations très différentes, qui cohabitent habituellement dans un même espace-temps en se haïssant secrètement et en s’ignorant ostensiblement.

A cela, faut-il encore ajouter que la vision que Tillinac a du monde et de notre époque transpire les dires et les pensées de nos deux protagonistes. L’auteur est un nostalgique du passé chimérique de la France, issue des manuels d’Ernest Lavisse. Il nous parle de figures (personnages ?) historiques et de son incompréhension du monde et des gens qui le peuplent. Le personnage de Laure, fille d’Hélène, la quarantaine, en est la marque, la manifestation la plus éclatante : elle est une “working woman” divorcée qui s’éloigne des schémas traditionnels de l’épouse/mère et qui se réalise dans sa vie professionnelle, indépendamment des hommes qu’elle fréquente : ni sa mère ni François ne la comprennent. Ni Denis Tillinac d’ailleurs. Il faut dire qu’elle est croquée comme une femme arriviste, au coeur de glace (sic). On comprend bien vite que pour Tillinac, la Fââââme, la vraie, est autant fantasmée que l’histoire de France.

Les femmes du roman sont d’ailleurs croquées comme des figures égériques : que ce soit Claire, Hélène ou encore Delphine, le premier amour de François, ces femmes sont auréolées d’une forme de mysticisme désuet qui fleure la naphtaline.

Génération de conflits

Les sexagénaires de notre époque sont la première génération à être confrontée de plein fouet à l’allongement de la durée de la vie active. J’entends par là que leurs soixante ans révolus ne font plus d’eux des personnes âgés et qu’ils sont encore à un stade de la vie où ils peuvent s’accomplir et s’épanouir. Pour autant, ils doivent aussi assumer leur rôle de grand-parent : qu’elle est loin l’image désormais désuète de nos papys à casquette et bretelles, de nos mamies vêtues de blouses à petites fleurs, de collants opaques et de jupes descendants sous le genoux. Les papys et mamies de notre époque sont en forme, sont jeunes dans leur tête, et semblent être encore et toujours dans leurs quarante ans.

Tillinac témoigne pour cette génération qui se retrouve au cœur de ce paradoxe : ils doivent assumer d’un coté les prérogatives qui leurs sont traditionnellement allouées, entrer dans ce moule désormais caduc, tout en étant conscient de l’immense potentialité dont dispose encore leur vie. Hélène et François se retrouvent ainsi écartelés entre leur rôle social assigné et leur profond désir de vivre et d’aimer comme à vingt ans. Et c’est là finalement, dans ce paradoxe, ce tiraillement, que se joue toute la tension du roman. C’est aussi ce qui en fait – de mon point de vue en tout cas – son intérêt.

Jamais je ne m’étais réellement intéressée à cette génération, celle de mes parents, qui inaugure un nouvel âge de la vie et qui doit se chercher, s’inventer.

Et puis… allez, soyons franc ! Si Tillinac m’insupporte pour ses idées, il me charme par sa prosodie poétique, rythmée et sensible. On se laisse bercer par les mots, par la description des sentiments, au fil de lignes et des pages qui se tournent sans qu’il n’y paraisse. Si d’aucun juge son style « classique » voire « ancien », il est tout de même agréable et très plaisant de retrouver un peu de ce charme d’antan dans un roman d’aujourd’hui. Ah mais voilà que Denis Tillinac me convertit à sa nostalgie…

Retiens ma nuit aura été pour moi une bien étrange parenthèse dans mes habitudes de lecture. Je me suis confrontée à un auteur et à un monde qui me laissent généralement froide ou qui ne suscitent ni plus ni moins que mon indifférence. Dans ce dernier roman, Tillinac reste lui-même, aussi déplaisant que cela puisse l’être. Mais il raconte une histoire, pour moi quasi-exotique, qui touche et transporte. Cette lecture restera une expérience atypique, oscillant entre un sentiment d’irritation et de délectation. Étrange.


Pour plus d’informations sur l’auteur :

Sur le roman :

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