Publié dans Coup de sang, Journal, Société(s)

C’est l’histoire d’une fille… qui jouait avec les jouets des garçons

Je vous propose aujourd’hui un témoignage. Celui de la petite fille que j’étais, catégorisée « garçon manqué » parce que je jouais avec des jeux de garçon. Tandis que certains cherchent à préserver « les stéréotypes de genre » (coucou le Moyen-Âge !), comment une petite fille qui s’en affranchit (au départ, sans en avoir conscience) vit la pression de la société sur ses frêles et innocentes épaules ? Hé bien chers visiteurs errants, sachez que c’est tendu du slip et très violent !

Telle une mère Castor, laissez-moi donc vous conter mon histoire. Si vous êtes de jeunes parents, des animateurs, des enseignants, soyez trèèèès attentifs à ce qui va suivre. Et si, en revanche, vous n’être rien de tout ça, ben soyez-le aussi. Y’a pas de raison.

Le « garçon manqué »

Il y a bien bien bien longtemps, dans une contrée pas si lointaine, vivait une petite fille. Elle se prénommait Barbara [prénom modifié] et elle était première fille d’un couple de jeunes parents, heureux de l’accueillir dans leur foyer. Vous l’aurez compris, cette prétendue Barbara n’est autre que moi-même.

Alors que mes copines ne juraient que par eux, les jouets destinés « à mon genre » m’ennuyaient au plus haut point. Vous savez les poupées, les dînettes roses, les Barbies, les poupons, … quel ennui pour moi qui rêvait d’aventures extraordinaires, qui m’identifiait plus à Indiana Jones qu’à Sissi. Lorsque j’avais la chance de passer un peu de temps chez un garçon, j’exultais ! Eux avaient des jouets qui permettaient à mon imagination de se mettre en branle. Je pouvais me projeter et vivre des aventures incroyables dans une maison bourgeoise du XIXe siècle ou dans un vieux château au Moyen-Age. Les chevaliers, les dragons et les sorcières qui peuplaient les histoires que je me racontaient avant de m’endormir,  se matérialisaient, devenaient presque palpables et réels.

 J’étais à ce moment là bien loin de savoir que j’enfreignais la sempiternelle et fallacieuse règle sacro-sainte de « les filles jouent aux jeux de filles et les garçons aux jeux de garçons », tout simplement parce que j’ignorais qu’il existait une pareille dichotomie [aussi stupide]. Un jouet était un jouet, point.

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Ma première boite de LEGO !

Mes parents – surtout ma mère – grinçaient des dents. Cela dit, en bons parents aimant qu’ils étaient (et sont toujours <3), ils m’offraient malgré tout les jouets qui me faisaient plaisir. Enfin… jusqu’à un certain point. Disons que ces derniers ne recevaient leur bénédiction que s’ils pouvaient entrer dans la case « unisexe ». Donc les LEGO, les PLAYMOBILS, OK. Le déguisement de policier et les figurines de super-héro, hors de question !

Je rêvais pourtant de voir au pied du sapin de Noel une superbe figurine Batman ; mais quand il a fallu appeler le Père Noel pour lui transmettre ma liste (vous aussi, vous avez forcément répondu à l’appel de la célèbre pub !), ma mère m’a formellement interdit de lui demander la figurine. Et là, pour la toute toute première fois de ma petite vie, je compris qu’elle avait honte. Maman avait honte de moi. La culpabilité m’envahissait. Ce fut le déclic : je jouais avec des jouets qui ne m’étaient pas destinés. Premier malaise du genre.

Et puis plus tard (mais je ne saurai dire quand précisément), le verdict est tombé. Selon les grandes personnes, j’étais :

un garçon manqué

 

Bim ! dans ma face.

La première fois que je fus qualifiée de la sorte, j’étais à coté de ma maman et on parlait de moi comme si je n’étais pas là. Que voulez-vous… ces jeunes enfants ne comprennent pas le discours des adultes, n’est-ce pas !

J’étais blessée. Vraiment. Ébranlée et humiliée. Je découvrais, ébahie, que mon sexe devait conditionner mes aspirations, mes rêves et mes envies. « Garçon manqué ». Non, je n’avais pas envie d’être un garçon pas plus que je ne me sentais l’un des leurs. J’étais juste une petite fille en quête d’aventures et qui s’appropriait les codes de garçons parce qu’il n’existait pas vraiment à ce moment d’autres modèles héroïques que ceux dont eux pouvaient jouïr.

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Spinelli, le garçon manqué de la Cour de Récré (Disney)

En étant qualifiée de la sorte, je me suis sentie différente, anormale. J’étais mal à l’aise. Voilà qu’à déjà moins de dix ans, j’avais déjà honte d’être qui j’étais. Je me suis donc forcée à « aimer » les jouets de fille. Sans succès.

Le réveil des (vraies) héroïnes : le début de ma libération

Fin des années 1990. Pocahontas arrive sur les écrans. Et – ô joie – c’est le premier film que mes parents m’emmène voir au cinéma. Alalalala, mais quel pied j’ai pris ! Pour une fois qu’une princesse gère comme ça, sauve son amoureux et sauve LA PAIX entre deux peuples ! Elle est indépendante, elle court, elle gambade, elle n’a pas peur ! Cependant, le véritable tournant fut l’apparition de Mulan sur nos écrans : une jeune fille qui ne se reconnait pas dans les rôles traditionnels alloués aux femmes et qui se grime en homme pour pouvoir lutter contre les Huns (rien que ça). Elle était intelligente, courageuse, adroite et ce sont toutes ces qualités qui la rendirent séduisante aux yeux de Lee Shang. Qu’elle ne connaisse rien à la cuisine, lui il s’en fichait !

 OUF ! Quand j’ai pu voir ce film (en VHS à l’époque), pour la première fois, j’avais un modèle d’héroïne féminine à laquelle je pouvais m’identifier. J’ai ENFIN pu respirer, pousser un soupir de soulagement. Les entraves étouffantes de la société se desserraient.

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Fa Mulan : tiraillée entre son devoir de « future femme au foyer » et celui de protéger son père d’une mort certaine contre les Huns.

Et petit à petit les choses se sont amorcées : la société a évolué dans le bon sens. Les modèles de femmes fortes et indépendantes se sont multipliées :  Lara Croft, héroïne du jeu Tomb Raider, est une archéologue sexy, intelligente, et forte. Buffy, célèbre tueuse de vampire portée à l’écran par Sarah Michelle Gellar de 1997 à 2003, met des raclées mémorables aux vampires, démons, et autres monstres de Sunnydale. Je pourrais aussi citer Xéna La Guerrière, mais je risquerais d’avoir un peu honte. Donc je préfère ne pas même l’évoquer (haha).

Les lignes ont commencé à bouger, la société à ouvert les yeux sur le sexisme des jouets et ce qu’ils pouvaient induire en terme de représentation pour les enfants.

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Affiche de la Manif pour Tous : les petits garçons en mousquetaires, les petites filles en bonnes fées, des stéréotypes (donc des clichés ne reflétant pas les nuances de la réalité) qu’il faudrait « protéger » pour garantir une société « ordonnée » et « saine » [si ça vous donne la nausée, c’est normal].

Depuis quelques années, les petites filles ont beaucoup moins à souffrir de ne pas aimer pouponner. La dichotomie fille/garçon des jouets est maintenant ouvertement dénoncée, les modèles héroïques féminins se sont affranchis des stéréotypes à la Blanche-Neige (ex : Rebelle, les Totally Spies, Hunger Games, etc.). Une petite fille peut dorénavant jouer avec un arc sans être taxée de « garçon manqué ».

Cette expression devrait d’ailleurs maintenant disparaître de notre langage. Pour une petite fille, qui se construit sur le plan identitaire, et qui recherche l’assentiment des adultes, elle est d’une violence inouïe, et -j’ose le dire – traumatisante. Je l’ai pour ma part très mal vécu : le poids des mots n’est pas vain pour les enfants.

Si dorénavant, la société tant à accepter l’homogénéisation des rôles sociaux hommes/femmes (et par projection filles/garçons), il faut rester vigilant : certaines enseignes rechignent à avancer sur la voie du progrès (ex : Auchan qui continue de faire des rayons de jouets pour filles et des rayons pour garçons). La Manif pour Tous, mouvement au conservatisme nauséabond, voit dans la fin de cette dichotomie artificielle une « théorie du genre » là où il n’y a que la liberté d’être soi réellement. 

Et dire que Simone de Beauvoir a écrit Le Deuxième Sexe en 1949…

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Arya Stark, personnage de Game of Thrones (interprète : Maisie Williams). Grimée en garçon pour se cacher des Lannister, elle combat pour survivre et venger la mort de ses proches.

Pour en savoir plus :

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