Publié dans Littérature

J’ai lu « La Honte » de Annie Ernaux et ça m’a troublée

Lorsque Annie Ernaux écrit La Honte en 1996 – histoire autobiographique d’une révélation survenue en 1952 – elle a 56 ans. Elle dresse un inventaire méthodique des souvenirs de ses douze ans, âge où elle comprends, après un événement familial troublant, son appartenance « au monde du dessous« , à la société encore ancrée dans la ruralité de la première moitié du XXe siècle.

Avant de lire Edouard Louis

Voilà longtemps maintenant que ce roman trônait dans ma bibliothèque sans que l’envie287962-gf me soit venue de le lire. Je l’avais acheté « au cas où ». Je savais qu’il s’agissait d’un ouvrage classique contemporain, et qu’il me faudrait un jour oser l’ouvrir. Mais j’avais l’impression – erronée – qu’il s’agissait d‘un roman anxiogène, gris, et froid.

Et puis voilà qu’à la télévision, on discutait du dernier roman d’Edouard Louis en faisant référence à La Honte d’Annie Ernaux.  Selon certains commentateurs, le jeune prodigue de l’écriture (parait-il) s’inscrirait dans les pas de cette dernière. J’avais follement envie de lire Edouard Louis, seulement que voulez-vous : on est perfectionniste ou on ne l’est pas ! Il m’est apparu logique et nécessaire de prendre d’abord le temps de lire La Honte avant de me plonger dans En finir avec Eddy Bellegueule (2014) et Histoire de la Violence (2016). Voilà donc chose faite.

Je ne vais pas proposer une analyse du livre. ça ne servirait à rien. La Honte a déjà été décortiquée et commentée mainte et mainte fois. Néanmoins, si l’envie vous pousse à en savoir plus, rien ne vous empêche d’aller consulter les deux articles ci-dessous. Rien ? Ah mais si ! La suite de ma chronique pardi !

Critique de l’Express à la parution de La Honte (1997). 

Interview de Annie Ernaux dans le Nouvel Obs (2011)

L’étonnant réconfort de l’inventaire

Merci à toi, lecteur, d’être resté. C’est bien aimable. Où diable en étais-je déjà… ?! Ah oui ! Je ne mènerai pas ici une analyse poussée, inutile.

Permettez moi seulement d’exprimer tout mon désaccord avec l’article paru dans l’Express à la sortie du livre et qui dit que Annie « s’acharne à dire la honte qu’elle éprouvait à l’égard de ses parents ».

Mais… mais que ne ni l’Express ! Alors peut-être l’ai-je lu un peu vite, peut-être que l’essentiel m’a hélas échappé, mais il me semble que Ernaux ne raconte pas la honte qu’elle ressentait vis-à-vis de ses parents, mais la honte d’appartenir à ceux « d’en dessous », à ceux issus de ce monde encore très marqué par la ruralité et la culture ouvrière, un monde en retard sur son époque.

Ernaux nous décrit les valeurs « des siens » et les aspects les plus triviaux des habitudes de vie. A la maison, il n’y avait ni eau chaude, ni toilettes. Les relations dans la famille avait quelque chose d’impersonnelle, d’abrupt. L’intimité des corps n’existait pas et on taisait pudiquement les sentiments.

« Et le temps de la vie s’échelonne en « âge de », faire sa communion et recevoir une montre, avoir la première permanente pour les filles, le premier costume pour les garçons

      avoir ses règles et le droit de porter des bas

   l’âge de boire du vin au repas de famille, d’avoir droit à une cigarette, de rester quand se racontent des histoires lestes

    de travailler et d’aller au bal, de « fréquenter »

de faire son régiment

de voir des films légers

l’âge de se marier et d’avoir des enfants

de s’habiller avec du noir

de ne plus travailler

de mourir

Ici rien ne se pense, tout s’accomplit. »

Elle dresse ainsi un inventaire méthodique et détaillé des habitus de son environnement social. Inventaire sans complaisance et étonnement réconfortant.

Parce que, cher lecteur, je vais peut-être t’apprendre quelque chose.

Ce monde là, il existe encore, il existera toujours je crois. Et de ce monde, j’en fais partie. J’appartiens à « la race » de ces « petites gens », de ceux qui ne font pas bien comme il faut, de ces rustres, de ces mal-élevés, qui ne disent pas « et si nous allions dîner » mais « on a qu’a aller manger ». Et moi aussi, lorsque j’ai découvert « l’autre monde », celui d’en haut, j’ai eu honte. Non pas de mes parents, mais de mes racines populaires. C’est pourquoi ce roman résonne d’une façon très particulière pour moi et que le lire fut la meilleure idée qu’il me fut donnée ces derniers temps.

Une honte partagée

Aussi curieux que cela puisse paraître, La Honte de Ernaux est une porte ouverte vers mes propres souvenirs. Pourtant, je suis née dans les années 1980, bien loin dans le temps du monde qu’elle nous décrit. Mais il y a vingt ans, mes grands parents vivaient encore comme ça. Enfant, j’ai ainsi été projetée dans une époque qui n’était pas la mienne : je sais ce que c’est que de faire pipi la nuit dans un saut, je sais ce que c’est que de se laver au lavabo, faute de salle de bain, et je sais ce que c’est que de voir des cochons pendus, et des poulets fraîchement plumés, vidés devant soi au p’tit dej’. Quand des voisins venaient rendre visite à mes grands-parents, je ne comprenais rien. Le patois me paraissait être une langue étrangère, et je m’enorgueillais des facultés bilingues de papy et mamie.

Le parler est une marque d’appartenance sociale dont il est difficile de se défaire. Mes parents ne parlent pas non plus un très bon français. Comme Annie Ernaux, eux aussi disent « d’où que tu reviens » ou « je me débarbouille ». Et moi aussi.

Au début donc, j’ai eu honte. Et puis maintenant, j’en suis fière.

Si je raconte cela, ce n’est pas pour me livrer à toi lecteur hypothétique. On ne se connait pas, et je ne me permettrais pas. C’est juste pour te faire comprendre que je crois, je sens, que Annie Ernaux, aussi paradoxale que cela puisse paraître, exprime sa fierté plus que sa honte d’avoir appartenu à ce milieu-ci. Elle revendique cette appartenance, pour honteuse ou douloureuse qu’elle pu être. Et en couchant sur le papier les souvenirs qu’elle eu de cette année 1952, elle donne finalement les lettres de noblesse et le droit d’être et d’exister que méritent ces gens. Si elle montre les failles et la brutalité d’un fonctionnement d’arrière-garde et passéiste, je crois surtout qu’elle crie là l’amour qu’elle ressent pour ses parents et ses origines populaires.

Ou peut-être que je me projette un peu trop, je ne sais pas…

En tout cas, mission accomplie. Riche de cette lecture, je peux aller sereinement à la rencontre du tant adulé et controversé Edouard Louis. Je vous en dirai des nouvelles ! 


Cher lecteur,

Pardonne mon manque d’inspiration manifeste. Ma thyroïde – bien vilaine glande – n’en fait qu’à sa tête (et prends la mienne). C’est fatiguée, les yeux cernés, la mine blafarde, que j’écris cet article. S’il est de plus en plus certains que je ne pourrais vivre de mes écrits insipides et ennuyeux, au moins pourrais-je tenter ma chance dans le prochain casting de Walking Dead, ou plus près de chez nous, exprimer avec force tout mon talent d’actrice dramatique dans le rôle du cadavre que  Mimi Mathy et le commissaire Moulin auront sur les bras dans un crossover décapant.

 

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