Publié dans Littérature

« Le Cas Annunziato » de Yan Gauchard : une parenthèse inattendue

Hé bien… Voici un premier roman pour lequel- très honnêtement – il m’aura fallu un peu de temps pour savoir quoi en penser. Le livre achevé, je restais hagarde, presque interloquée, comme lorsque l’on découvre une nouvelle saveur et qu’il faut un peu de temps au cerveau pour en juger l’appréciation.

Le Cas Annunziato conte l’histoire de Fabrizio Annunziato, traducteur, enfermé subrepticement dans la cellule n°5 – qui fut jadis celle d’un moine dominicain- du Musée San Marco (ancien couvent) à Florence. Plutôt que d’essayer d’appeler au secours, il va profiter de ce subit isolement pour achever son travail de traduction. Jusqu’à ce qu’il soit retrouvé plusieurs jours plus tard, amaigri et affaibli par un guide du Musée, ce qui le mènera dans une autre cellule, de prison cette fois, et dans un drôle et cocasse imbroglio juridique.

L’histoire est à première vue somme toute « banale »,

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Yan Gauchard, Le Cas Annunziato, Les éditions de Minuit, 2016, 125p. 12,50€

et peut-être sans grand intérêt. Un type se fait enfermer et ne pense plus qu’à deux choses : sa traduction à terminer et la serveuse qui lui a servi son dernier repas en terrasse. Ce n’est pas l’aventure du siècle. Pourtant, la magie opère.

Le style très particulier de l’auteur n’est pas pour rien dans l’intérêt que le lecteur peut porter à l’histoire. Disons que le narrateur dissèque, inventorie, décrit tout ce dont on aurait tendance – à tort !- à ce contre-fiche.

Le ton est donné dès les premières lignes :

« Le 16 mars 2002, dans le couvent dominicain aménagé en Museo nazionale di San Marco, à Florence, piazza San Marco, numéro 1 (téléphone 055-294883 ; entrée : 4€), Camelia Dei Bardi, employée de musée, outrepassa sa mission de surveillance en s’autorisant une farce qui se voulait, simplement, en unique ressort, une amusante réprimande. Dans la cellule 5, ancien appartement du moine Fra Giovanni, décoré d’une modeste Complainte au Christ sur la croix mais nantie d’une lucarne, Camelia Dei Bardi venait de surprendre un homme âgé d’une trentaine d’années, trente-neuf ans depuis deux jours précisément, jouant à enfermer un couple d’amis dans le réduit de trois mètres fois trois mètres, un parfait carré. »

Et de continuer, dans une langue très technique, quasi-clinique et procédurale :

« Séquestrer un individu, homme ou femme, même encombrant et lourd, débordant le quintal, est aisé, dans n’importe quel pays. La manœuvre est simple : on pousse une porte, on la verrouille. La combinaison ne nécessite bien souvent, hélas, aucune paperasse administrative rédhibitoire ; ou si peu. »

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Une des cellules de l’ancien couvent de San Marco à Florence.

Après avoir digéré cette lecture pendant quelques jours, je suis capable aujourd’hui de vous dire que oui, je l’ai appréciée. Le Cas Annunziato est une aventure dans la lenteur et dans la contemplation.

Alors que la foule dehors éructe une colère dissoute dans la violence des affrontements avec la Police, Annunziato profite de sa solitude, du calme, de la sobriété de sa cellule et de la vie ascétique (indigente ?) qu’il y mène. Les passions populaires n’atteignent pas la sérénité de la cellule n°5 ; tout au plus le héros en perçoit-il les échos.

Aussi, lorsque le Musée San Marco surfera sur la vague médiatique qu’il engendrera et accueillera des artistes dans d’autres cellules, Annuziato prendra la poudre d’escampette. De l’étroitesse de sa cellule, devenue résidence paradigmatique d’artistes, il fuira vers les grands espaces, on ne sait trop où, pour fuir les tumultes du monde.

Yan Gauchard nous offre là une parenthèse inattendue, il prend le contre-pieds de ce que l’on pourrait traditionnellement attendre d’un roman. Véritable éloge de la lenteur et de la contemplation, tant par le style que dans le récit, La Cas Annunziato rappelle combien il est bon et sain de prendre son temps et de s’écarter, un temps soit peu, de la société de communication, aliénante et asservissante. Un roman atypique à découvrir.

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